Pour un assureur, gérer le risque nature consiste à mesurer comment la dégradation des écosystèmes (eau, sols, biodiversité, aléas climatiques) affecte à la fois les engagements au passif, les placements à l'actif et les contreparties. La démarche s'inscrit dans le cadre Solvabilité II, sous la supervision de l'ACPR. Elle suppose de passer d'analyses sectorielles à des données au niveau de chaque site assuré ou financé. Cet article détaille les attentes du superviseur, les obstacles de données, une méthode en cinq étapes et le cas particulier de l'assurance crédit.
En bref
- Le risque nature est un facteur de risque des catégories traditionnelles (souscription, crédit, marché, opérationnel), pas une catégorie à part, selon les travaux de supervision du NGFS.
- L'ACPR constate que les politiques de placement sont mieux alignées que les politiques de souscription et de provisionnement, encore peu matures sur ces sujets.
- Le principal frein est la donnée : les assureurs manquent d'informations granulaires sur leur exposition réelle, site par site.
- Une méthode robuste combine cadre LEAP, scores à l'échelle du site, scénarios prospectifs et intégration dans l'ORSA et les décisions de souscription.
- En assurance crédit, l'analyse du risque nature des sites de l'assuré ou de ses acheteurs devient un élément du dossier d'acceptation du risque.
Table des matières
- Ce que recouvre le risque nature pour un assureur
- Les attentes du superviseur : Solvabilité II, ACPR et ORSA
- Le vrai obstacle : la donnée à l'échelle du site
- Une méthode en cinq étapes pour structurer la gestion du risque nature
- Assurance crédit : le risque nature d'un acheteur ou d'un assuré
- Perspective : pourquoi le site est la bonne maille
- Comparer les approches disponibles
- Les erreurs fréquentes
- Comment Greenance accompagne les institutions financières
- FAQ
- Sources
Ce que recouvre le risque nature pour un assureur
Le risque nature désigne l'ensemble des risques financiers liés à la dépendance des activités économiques aux services rendus par les écosystèmes, et à l'impact de ces activités sur eux. Le NGFS distingue deux familles :
- Les risques physiques : perte de services écosystémiques (régulation de l'eau, protection des sols, pollinisation) qui réduit la valeur d'un actif ou accroît les sinistres.
- Les risques de transition : évolutions réglementaires, de marché ou de technologie qui modifient la rentabilité de certaines activités.
L'assureur est exposé sur trois fronts. Au passif, la sinistralité augmente quand les aléas s'intensifient : en 2023, la sinistralité liée aux événements naturels atteignait 5,71 Md€ pour 5,45 Md€ de cotisations, selon France Assureurs. À l'actif, les placements en actions, obligations d'entreprises et immobilier portent l'exposition des entreprises financées. Enfin, un risque d'assurabilité apparaît : l'ACPR, dans son analyse sur les assureurs français face à la biodiversité, évoque un risque potentiel d'inassurabilité, car le déclin de la biodiversité complexifie la définition des risques assurables.
Ce qui distingue la nature du climat tient à la localisation. Un risque de sécheresse, de stress hydrique ou de perte de sols dépend d'un bassin versant, d'une parcelle, d'une zone protégée voisine. Une moyenne sectorielle ne le capte pas.
Les attentes du superviseur : Solvabilité II, ACPR et ORSA
Depuis août 2022, la révision de Solvabilité II prévoit que les organismes d'assurance et de réassurance intègrent les risques de durabilité dans leur système de gouvernance et de gestion des risques. L'ACPR a mené en 2024 une enquête auprès de 91 organismes, représentant 90 % du marché français, et en a publié le bilan en avril 2025.
Le constat est nuancé. Les politiques écrites concernées (rémunération, gestion des investissements, souscription et provisionnement) ne progressent pas au même rythme. La prise en compte des risques de durabilité dans les investissements est relativement avancée. Celle de la souscription et des hypothèses de provisionnement l'est nettement moins.
Trois points méritent l'attention d'une direction des risques :
- Les trois politiques écrites doivent mentionner explicitement les risques de durabilité, avec des indicateurs et des seuils, pas seulement des principes.
- L'ORSA (évaluation interne des risques et de la solvabilité) doit refléter les risques nature sur un horizon qui dépasse le plan stratégique habituel. Le rapport de l'observatoire de la CCR rappelle que les données de sinistres historiques ne suffisent pas face à un changement climatique non linéaire, et plaide pour des scénarios prospectifs.
- La conformité climat n'équivaut pas à la conformité nature. Les exercices de résistance climatique, comme le test de l'ACPR sur les assureurs 2023-2024, ne couvrent pas les dépendances aux écosystèmes.
Côté bancaire et prudentiel européen, la BCE range les risques climatiques et de nature parmi les facteurs de risque structurels qui touchent directement les catégories de risque du cadre prudentiel. Les assureurs qui financent ou assurent des banques, ou qui détiennent leurs titres, retrouvent donc les mêmes exigences en face.
Le vrai obstacle : la donnée à l'échelle du site
Le rapport de l'EIOPA sur la gestion du risque de biodiversité par les assureurs est le premier rapport de supervision européen cartographiant les pratiques d'identification, de mesure et de gestion de ces risques dans le cadre de Solvabilité II. Il met en évidence un manque de données précises sur l'exposition de souscription, les assureurs s'appuyant souvent sur des données d'investissement indirectes.
Concrètement, une direction des risques sait généralement :
- le secteur d'activité de l'assuré ou de l'émetteur ;
- son chiffre d'affaires et son adresse déclarée ;
- parfois la valeur assurée des bâtiments.
Elle sait rarement :
- où se trouvent précisément les sites de production, entrepôts et exploitations ;
- si ces sites sont en zone inondable, en stress hydrique, en bordure d'une aire protégée ;
- quelle est la dépendance de chaque site à une ressource locale (eau, sol, pollinisation).
L'Autorité européenne des assurances a publié en mars 2026, avec l'agence spatiale européenne EUSPA, un livre blanc sur l'observation de la Terre et Copernicus en assurance. Il présente les données satellitaires comme une approche transformatrice de la gestion des risques environnementaux. Ces données, croisées avec les bases publiques (eau, sols, biodiversité, zones protégées), permettent de passer de modèles sectoriels génériques à des décisions au niveau du site.
Une méthode en cinq étapes pour structurer la gestion du risque nature
Le cadre de référence est l'approche LEAP (Locate, Evaluate, Assess, Prepare) de la TNFD, qui propose un travail dédié aux assureurs. Nous détaillons le cadre dans notre page sur TNFD et LEAP. Voici une déclinaison opérationnelle.
1. Cartographier le portefeuille par secteur
Un premier filtrage sectoriel identifie les secteurs les plus dépendants des services écosystémiques : agriculture, immobilier, industrie, agroalimentaire. La base ENCORE fournit ce scoring sectoriel ; nous la présentons sur notre page ENCORE. Cette étape est indispensable, mais elle reste un tri : deux usines du même secteur peuvent présenter des profils opposés selon leur implantation.
2. Localiser les sites
C'est la phase « Locate » de LEAP. Pour chaque contrepartie, il faut recenser les sites significatifs et leurs coordonnées. Sur un portefeuille de plusieurs milliers d'entreprises, cette tâche manuelle devient le goulot d'étranglement, d'où l'intérêt d'une géolocalisation automatisée à partir du nom de la société.
3. Évaluer la vulnérabilité de chaque site
Chaque site est croisé avec des données sur l'eau, le sol, la biodiversité, la sécheresse, les inondations et les zones protégées. Le résultat doit être un score comparable d'un site à l'autre, accompagné d'une lecture qualitative, pour que les équipes de souscription ou de crédit n'aient pas besoin d'une formation de data scientist.
4. Intégrer dans les décisions et les politiques
Le score ne sert que s'il alimente une décision : acceptation ou refus d'un risque, conditions de garantie, limites par contrepartie, plan de prévention avec l'assuré. L'EIOPA et les praticiens insistent sur l'engagement direct avec les preneurs d'assurance, plutôt que sur les seules listes d'exclusion.
5. Projeter dans le temps
L'ORSA et les tests de résistance demandent des trajectoires sur dix ans et plus. Les scores de site servent de point de départ à des scénarios (sécheresses plus fréquentes, restrictions d'usage de l'eau, perte de services de régulation), puis à l'estimation d'un effet sur les sinistres, les défauts ou la valeur des actifs.
Assurance crédit : le risque nature d'un acheteur ou d'un assuré
Les assureurs crédit se situent à la jonction de l'assurance et du crédit. Ils évaluent la solvabilité d'entreprises, et cette solvabilité dépend aussi de la résilience de leurs sites. Une usine dépendante d'une nappe en tension, un entrepôt en zone inondable ou un site agricole exposé à la sécheresse peuvent dégrader la capacité de remboursement d'une entreprise.
Trois usages concrets en assurance crédit :
- Acceptation et limites de garantie : un indicateur GO/NO-GO ou un niveau de vigilance nature s'ajoute à l'analyse financière du risque acheteur.
- Suivi du portefeuille : un recalcul régulier des scores signale les expositions qui se dégradent.
- Dialogue avec les assurés : un rapport lisible sert de base à une discussion sur les mesures de prévention.
Nous avons détaillé la logique dans Risque nature et assurance crédit : comment l'évaluer ?. Pour traduire un score en paramètres de risque, l'article sur l'intégration du risque nature dans les paramètres PD et LGD présente une approche applicable aux portefeuilles de crédit.
Perspective : pourquoi le site est la bonne maille
Notre point de vue tient en une observation : les décisions de crédit, de souscription et de placement se prennent entreprise par entreprise, mais le risque nature se matérialise site par site. Les outils qui s'arrêtent au niveau global ou sectoriel produisent des moyennes que personne ne peut défendre devant un comité ou un superviseur.

C'est pourquoi nous avons conçu Greenance autour du site. La plateforme géolocalise les sites, croise des centaines de sources de données environnementales publiques et produit un score de vulnérabilité accompagné d'une interprétation qualitative et d'une méthodologie documentée. La traçabilité de la donnée est complète, ce qui permet de justifier chaque score. Ce critère de défendabilité nous paraît central : une analyse que l'on ne peut pas expliquer ne résiste pas à la première question d'un comité des risques.
Nous constatons aussi que l'enjeu dépasse la conformité. Le superviseur demande d'abord que le sujet soit intégré à la gouvernance et aux politiques. Les institutions qui disposent tôt d'une donnée exploitable au niveau du site gagnent du temps lorsque les exigences se précisent.
— Balthazar
Comparer les approches disponibles
Les assureurs disposent de plusieurs familles d'outils. Aucune n'est inutile, elles répondent à des questions différentes.
| Approche | Maille | Atout | Limite |
|---|---|---|---|
| Scoring sectoriel (type ENCORE) | Secteur | Rapide, bon pour le tri initial | Ne distingue pas deux sites d'un même secteur |
| Cartes d'aléas publiques | Adresse ou commune | Gratuites, officielles | Un aléa à la fois, pas de score de dépendance |
| Données ESG de fournisseurs | Entreprise | Large couverture | Données souvent déclaratives, peu de lecture locale |
| Analyse automatisée par site | Site | Score comparable, traçable, exploitable en comité | Exige une bonne qualité de géolocalisation |
Le bon assemblage consiste à utiliser le scoring sectoriel pour prioriser, puis l'analyse par site pour les contreparties et les risques qui comptent. Notre méthodologie du risque nature détaille cette articulation.
Les erreurs fréquentes
- Assimiler nature et climat. Un exercice de résistance climatique ne dit rien de la dépendance d'un site à l'eau ou aux sols.
- Se limiter aux placements. L'ACPR relève que la souscription est en retard : c'est là que l'écart se creuse.
- S'appuyer uniquement sur l'historique de sinistres. La CCR met en garde contre l'insuffisance de cet historique.
- Produire un score sans interprétation. Un chiffre sans lecture qualitative ne s'intègre pas dans un processus de décision.
- Oublier la traçabilité. Sans source documentée, le score ne se défend ni en comité ni devant le superviseur.
Comment Greenance accompagne les institutions financières
Greenance est une plateforme SaaS d'analyse automatisée du risque nature à l'échelle du site. Elle géolocalise les sites à partir du nom de la société, les croise avec des centaines de bases publiques, génère des scores de vulnérabilité, fournit une interprétation lisible, des exports PDF structurés et des flags GO/NO-GO pour comité, avec des recommandations de conformité TNFD/LEAP et BCE/EBA. Elle s'adresse aux banques commerciales, gérants d'actifs, banques de développement, assureurs crédit et cabinets de conseil. Vous trouverez les détails de la plateforme et un exemple de rapport pour un comité de crédit. Pour demander une démonstration, rendez-vous sur greenance.fr.
FAQ
Les assureurs sont-ils soumis à une obligation de gérer le risque nature ?
Solvabilité II impose depuis août 2022 d'intégrer les risques de durabilité dans la gouvernance et la gestion des risques, selon l'ACPR. La nature entre dans ce périmètre au titre des risques de durabilité. Les attentes précises varient selon la taille et le profil de l'organisme : rapprochez-vous de votre direction des risques et de votre contact à l'ACPR.
Quelle différence entre risque climatique et risque nature ?
Le risque climatique découle du dérèglement du climat et de la transition bas carbone. Le risque nature couvre aussi la dégradation de l'eau, des sols et de la biodiversité, et la dépendance des entreprises à ces services. Le NGFS souligne que l'intégration de la nature en est à un stade plus précoce que celle du climat.
Pourquoi faut-il analyser le risque nature au niveau du site ?
Parce que l'exposition dépend de la localisation : bassin hydrographique, zone inondable, proximité d'une aire protégée. Deux sites d'un même secteur peuvent avoir des profils très différents. L'EIOPA identifie d'ailleurs le manque de données précises sur l'exposition comme un obstacle majeur pour les assureurs.
Comment un assureur crédit peut-il utiliser un score de risque nature ?
Il peut l'ajouter à l'analyse financière pour l'acceptation du risque, fixer des limites de garantie, suivre l'évolution des expositions du portefeuille et alimenter le dialogue avec l'assuré. Le score doit rester un élément du dossier, pas un critère unique.
Sources
- NGFS, note sur la supervision des risques financiers liés à la nature
- France Assureurs, l'assurance des événements naturels en 2023
- ACPR, Les assureurs français face à la biodiversité
- ACPR, bilan de l'intégration des risques de durabilité
- CCR, rapport de l'Observatoire de l'assurabilité des risques naturels
- ACPR, résultats du test de résistance climatique sur les assureurs 2023-2024
- BCE, What good supervision looks like
- EIOPA, rapport sur la gestion du risque de biodiversité par les assureurs
- EUSPA-EIOPA, livre blanc sur l'observation de la Terre en assurance
- TNFD, cadrage des évaluations liées à la nature pour les assureurs
