Intégrer la TNFD dans le crédit consiste à traduire le cadre de la Taskforce on Nature-related Financial Disclosures en étapes concrètes du processus d'octroi et de suivi : localiser les sites des emprunteurs, évaluer leurs dépendances et leurs impacts, analyser le risque financier qui en découle, puis le faire figurer dans la politique de crédit, les conditions de prêt et le dialogue avec le client. La TNFD est d'abord un cadre de gestion et de divulgation. Son apport pour une banque tient à la méthode LEAP-FI, qui permet de cadrer l'évaluation d'un portefeuille sans attendre une donnée parfaite. Cet article détaille la démarche, les indicateurs à retenir, les attentes de la supervision et un déploiement progressif.
En bref
- La TNFD n'impose pas un calcul unique : elle recommande d'intégrer l'évaluation des risques et opportunités liés à la nature dans la stratégie et la gestion des risques, afin d'éclairer les décisions commerciales et l'allocation du capital.
- LEAP-FI (Localiser, Évaluer, Analyser, Préparer) est la déclinaison destinée aux institutions financières : elle aide à choisir des points d'entrée selon les classes d'actifs et le niveau d'agrégation du portefeuille.
- Les indicateurs de base pour une banque portent sur l'exposition aux secteurs et l'exposition aux zones sensibles, mesurée en montant ou en pourcentage du volume de prêts.
- La BCE attend des banques qu'elles gèrent tous les risques matériels liés à la nature, dans le prolongement de son guide de 2020 sur les risques climatiques et environnementaux.
- Le déploiement peut être progressif : criblage du portefeuille, analyse approfondie des expositions matérielles, puis intégration dans les politiques, les conditions de prêt et le suivi.
Table des matières
- Pourquoi la nature entre dans la décision de crédit
- Ce que recommande la TNFD aux établissements financiers
- Appliquer LEAP à un portefeuille de crédit
- Données et indicateurs pour repérer l'exposition des emprunteurs
- Du diagnostic à la décision de crédit
- Le cadre réglementaire en France et dans la zone euro
- Gouverner, documenter et déployer progressivement
- Notre point de vue chez Greenance
- Mettre l'analyse site par site dans le processus crédit
- Questions fréquentes
- Sources
Pourquoi la nature entre dans la décision de crédit
Le raisonnement est celui du risque de crédit classique. L'économie dépend des biens et services fournis par la nature (eau, sols fertiles, pollinisation, protection contre les inondations), et la perte de nature crée des risques financiers matériels pour les entreprises comme pour leurs financeurs. Un emprunteur dont le site de production dépend d'une nappe en tension, ou dont l'usine se situe dans une zone exposée à la sécheresse ou aux inondations, porte un risque qui finira par se lire dans ses flux de trésorerie, la valeur de ses actifs et, in fine, sa capacité de remboursement.
Les travaux du Capital Coalition vont dans le même sens : les enjeux liés à la nature menacent la santé des institutions financières, de leurs actifs et de ceux de leurs clients, et ne pas les gérer peut entraîner des pertes pour la banque et pour ses clients. Pour un comité de crédit, la question n'est donc pas de savoir si la nature relève de la responsabilité sociétale de l'entreprise, mais si elle modifie la probabilité de défaut, la perte en cas de défaut ou la valeur des garanties.
Deux dimensions doivent être distinguées, car elles ne se traitent pas de la même manière :
- Les dépendances : ce dont l'activité de l'emprunteur a besoin pour fonctionner (eau, sols, services écosystémiques). Elles alimentent le risque physique.
- Les impacts : les pressions que l'activité exerce sur la nature (prélèvements, pollutions, artificialisation). Elles alimentent le risque de transition, réglementaire et de réputation.
Une analyse crédit qui ne regarderait que l'une des deux passerait à côté d'une partie du risque.
Ce que recommande la TNFD aux établissements financiers
Le cadre de la TNFD propose d'intégrer l'évaluation des risques et opportunités liés à la nature dans la stratégie et dans les processus de gestion des risques, afin d'éclairer les décisions commerciales, l'allocation du capital et la divulgation. Autrement dit, la divulgation est la conséquence d'un processus interne, pas son point de départ.
Ce processus s'appuie sur l'approche LEAP, que la TNFD présente comme un processus interne de diligence raisonnable pour identifier, évaluer, gérer et divulguer les enjeux liés à la nature. Ses quatre phases sont :
- Localiser l'interface avec la nature : où se situent les activités et les actifs, et quels écosystèmes ils touchent.
- Évaluer les dépendances et les impacts.
- Analyser les risques et opportunités qui en résultent.
- Préparer la réponse : stratégie, gestion des risques, indicateurs, divulgation.
La TNFD précise que LEAP est un processus itératif et flexible, non linéaire, conçu pour que des équipes internes intègrent les enjeux de nature dans la gestion des risques existante. Pour une banque, c'est un point rassurant : il ne s'agit pas de bâtir un dispositif parallèle, mais d'enrichir celui qui existe.
Enfin, LEAP-FI a été conçue pour les institutions financières : elle permet d'adapter l'analyse à leurs portefeuilles et à leurs classes d'actifs. Pour approfondir le cadre, notre page TNFD et LEAP en détaille les étapes, et le glossaire du risque nature définit les termes utilisés ici.
Appliquer LEAP à un portefeuille de crédit
Le principe central de LEAP-FI est la proportionnalité. Les institutions financières peuvent progresser jusqu'à la phase « Localiser » ou « Évaluer » selon leurs activités, leurs classes d'actifs et le niveau d'agrégation du portefeuille. Une banque ne traite donc pas de la même façon un portefeuille de grandes entreprises, où le site est identifiable, et un portefeuille de petites exposures très diffuses, où un criblage sectoriel est un premier palier réaliste.
Le tableau suivant propose une lecture opérationnelle des quatre phases côté crédit. C'est une grille de travail, pas une prescription de la TNFD.
| Phase LEAP-FI | Question posée au portefeuille | Livrable côté crédit |
|---|---|---|
| Localiser | Où sont les sites des emprunteurs et quels secteurs financer ? | Cartographie des sites et des secteurs, repérage des zones sensibles |
| Évaluer | De quelles dépendances et de quels impacts parle-t-on ? | Scores de dépendance et d'impact par secteur, puis par site |
| Analyser | Quel effet sur la solvabilité et la valeur des garanties ? | Hiérarchisation des expositions matérielles, scénarios |
| Préparer | Que change la banque dans ses règles et son dialogue ? | Politique de crédit, conditions, suivi, divulgation |
Commencer par un criblage
Le Capital Coalition recommande que les institutions financières commencent par un criblage des impacts et dépendances matériels de leurs portefeuilles, afin de hiérarchiser les enjeux avant de déployer des stratégies complexes. Concrètement, le criblage sectoriel permet de repérer les secteurs les plus exposés, puis de concentrer l'analyse fine sur les contreparties concernées. La base ENCORE est l'une des références pour ce premier niveau : nous la présentons sur notre page ENCORE.
Descendre au site, là où le risque se matérialise
Le score sectoriel a une limite connue : deux sites d'un même secteur peuvent présenter des risques très différents selon leur localisation. Une usine agroalimentaire en bassin déficitaire en eau et une autre en zone humide ne posent pas le même problème au prêteur. C'est pourquoi l'analyse à l'échelle du site, croisant la géolocalisation des actifs avec les données publiques sur l'eau, les sols, la biodiversité, les zones protégées, la sécheresse et les inondations, est le complément naturel du criblage sectoriel. L'analyse sur la partie « Localiser » est d'ailleurs celle où l'automatisation apporte le plus de gain de temps. Les exemples d'innovation IA en finance montrent comment l'automatisation de la collecte et de la consolidation de données s'installe dans les métiers bancaires.

Accepter des données imparfaites
L'étude pilote menée par IndusInd Bank sur un portefeuille de prêts agricoles illustre cette logique : appliquer LEAP a permis d'identifier les zones sensibles et de comprendre les dépendances, même avec des données limitées. L'enseignement est utile : mieux vaut un premier diagnostic transparent sur ses limites qu'une attente indéfinie de données complètes. La TNFD encourage d'ailleurs à consulter des parties prenantes et des experts tiers pour affiner l'évaluation au fil des itérations.
Données et indicateurs pour repérer l'exposition des emprunteurs
Pour les institutions financières, les indicateurs sectoriels de base de la TNFD se regroupent en deux familles : l'exposition aux secteurs et l'exposition aux zones sensibles. Pour une banque, l'exposition aux zones sensibles se mesure par le montant absolu ou le pourcentage du volume de prêts situé dans ces zones.
Un jeu d'indicateurs exploitable en crédit combine généralement :
- Un indicateur d'exposition sectorielle : part de l'encours dans les secteurs à forte dépendance ou à fort impact.
- Un indicateur de localisation : montant ou part de l'encours adossé à des sites situés en zone sensible (aire protégée, zone de stress hydrique, zone inondable).
- Un indicateur de qualité de la donnée : part des sites géolocalisés avec certitude, part estimée, part inconnue. Il évite de présenter comme précise une mesure qui ne l'est pas.
- Un indicateur de suivi : évolution dans le temps de l'exposition, pour alimenter des tableaux de bord.
Sur ce dernier point, le Trésor français note que la transparence extra-financière peut favoriser l'émergence d'outils de pilotage et de tableaux de bord avec indicateurs pour suivre l'exposition aux risques. Notre article sur les indicateurs de biodiversité pour les banques détaille comment les choisir, et celui sur les impacts nature et le coût du risque explique ce que les banques doivent chiffrer.
Du diagnostic à la décision de crédit
Une analyse n'a de valeur que si elle modifie une décision. Selon le Capital Coalition, l'analyse se traduit en décisions de crédit par l'intégration des risques matériels dans les politiques d'allocation de capital, ce qui peut conduire à ajouter des conditions aux prêts ou à restreindre l'activité avec des clients à fort impact. Le dialogue avec les emprunteurs est renforcé pour encourager des pratiques plus durables, et le suivi s'intègre aux cadres de gestion des risques existants.
On peut décliner cela à chaque étape du cycle de crédit :
- Entrée en relation et instruction : criblage sectoriel et localisation des sites principaux, avec un drapeau simple (aucun enjeu, à approfondir, à examiner en comité).
- Analyse du dossier : évaluation des dépendances et des impacts au niveau du site, lecture qualitative du risque, appréciation de l'effet sur les flux et sur les garanties.
- Décision : intégration dans la notation interne ou dans la discussion du comité, conditions particulières (plan d'action, covenants, étude complémentaire), voire refus ou limite d'encours.
- Suivi : actualisation périodique, alerte en cas d'événement (sécheresse, inondation, classement d'une zone), revue des engagements pris par l'emprunteur.
La tarification suit le même mouvement. Un document de travail de la BCE indique que les banques européennes ajustent progressivement leurs conditions de prêt, notamment les ratios prêt-valeur et les taux d'intérêt, pour intégrer les risques environnementaux liés au climat, à la biodiversité et à la pollution. Sur la mise en place d'une tarification, notre article intégrer l'IA au risque nature et tarifer en 90 jours propose une feuille de route.
Avec l'emprunteur, la discussion porte moins sur un score que sur des faits : localisation du site, ressource en eau, proximité d'une zone protégée, mesures de prévention. Un score accompagné d'une interprétation qualitative se prête mieux à cet échange qu'un chiffre isolé.
Le cadre réglementaire en France et dans la zone euro
L'intégration de la TNFD n'est pas seulement volontaire pour une banque française. Deux niveaux se superposent.
Au niveau national, l'article 29 de la loi énergie-climat impose aux acteurs financiers une transparence accrue sur l'intégration des enjeux de biodiversité dans leurs politiques d'investissement et de gestion des risques, selon le guide pédagogique du Trésor sur son décret d'application. L'objectif affiché est de mieux aligner les flux de capitaux sur les priorités environnementales et sociales.
Au niveau européen, la BCE attend des banques sous sa supervision qu'elles gèrent tous les risques matériels liés à la nature, en cohérence avec son guide de 2020 sur les risques climatiques et environnementaux. Elle considère que la dégradation de la nature menace la stabilité financière, d'où l'attente de traiter ces risques comme une composante des risques environnementaux globaux. Les banques n'ont donc pas à ouvrir un chantier isolé : la nature se rattache au dispositif déjà exigé sur le climat.
Pour faire le lien entre ces attentes et la pratique, voir nos pages Réglementation BCE 2026, traduire les exigences EBA en attentes de la BCE et conformité TNFD pour les banques. Notre baromètre 2026 sur le risque nature et l'analyse crédit apporte un éclairage complémentaire sur les pratiques observées.
Gouverner, documenter et déployer progressivement
Le Capital Coalition décrit un déploiement qui peut être progressif : définir des processus internes pour modifier les politiques, fixer des objectifs et ajuster l'allocation du capital, renforcer les capacités des équipes et réexaminer les cadres de gestion des risques à mesure que la compréhension progresse. Une trajectoire en trois paliers est cohérente avec cette logique.
Palier 1 : cadrer
Désigner un responsable au sein de la direction des risques, définir le périmètre (classes d'actifs, secteurs prioritaires), choisir la phase LEAP-FI à atteindre pour chaque classe d'actifs et documenter ces choix. La documentation est essentielle : un superviseur lira d'abord les hypothèses, les sources de données et les limites.
Palier 2 : analyser
Cribler le portefeuille, puis analyser au niveau du site les contreparties les plus exposées. Conserver la traçabilité de chaque donnée utilisée, de façon à pouvoir expliquer un score à un comité, à un auditeur ou à l'emprunteur.
Palier 3 : intégrer
Inscrire les résultats dans la politique de crédit, les grilles d'analyse, les conditions de prêt et le suivi. Prévoir une revue annuelle de la méthode, puisque LEAP est itératif, et la cohérence avec les publications de la banque.
Quelques points de gouvernance reviennent systématiquement :
- une séparation claire entre la donnée observée, la donnée estimée et le jugement d'expert ;
- une règle de remontée vers le comité de crédit (seuils, drapeaux) ;
- une formation des chargés d'affaires, qui conduisent le dialogue avec les emprunteurs ;
- un calendrier d'actualisation des analyses.
Notre point de vue chez Greenance
Nous constatons que le frein principal n'est pas la compréhension du cadre TNFD, mais le passage à l'échelle du site. Un score sectoriel oriente, il ne suffit pas à défendre une décision devant un comité de crédit ou un superviseur. Un comité veut savoir où se trouve l'actif, à quels aléas il est exposé et pourquoi la banque retient telle conclusion.
C'est la raison pour laquelle nous avons conçu l'analyse à l'échelle du site, avec des résultats lisibles sans formation technique, une traçabilité des données et une méthodologie documentée, validée avec des professionnels du secteur bancaire. Chaque score s'accompagne d'une interprétation qualitative, car un chiffre sans explication ne se défend pas en comité.
Notre conviction est qu'une banque gagne à commencer tôt, avec une première couverture imparfaite mais documentée, plutôt qu'à attendre un référentiel de données idéal. L'itération prévue par LEAP va dans ce sens, et l'automatisation réduit le temps nécessaire pour y parvenir.
— Balthazar
Mettre l'analyse site par site dans le processus crédit
La plateforme Greenance géolocalise chaque site à partir du nom de la société, croise des centaines de bases de données environnementales publiques (eau, sol, biodiversité, sécheresse, inondations, zones protégées) et produit un score de vulnérabilité, une interprétation qualitative, un export PDF structuré et un drapeau GO/NO-GO pour le comité de crédit. Elle propose également des recommandations de conformité alignées sur la TNFD/LEAP et sur les attentes de la BCE et de l'EBA. Vous pouvez consulter nos ressources ou demander une démonstration depuis notre site.
Questions fréquentes
La TNFD est-elle obligatoire pour une banque française ?
La TNFD est un cadre volontaire, mais les attentes qu'elle recouvre ne le sont pas toutes. L'article 29 de la loi énergie-climat impose une transparence sur la biodiversité, et la BCE attend des banques qu'elles gèrent les risques matériels liés à la nature. S'appuyer sur LEAP-FI est une manière structurée d'y répondre.
Par où commencer pour intégrer la TNFD dans le crédit ?
Par un criblage des impacts et dépendances matériels du portefeuille, afin de hiérarchiser les secteurs et les contreparties. L'analyse fine au niveau du site se concentre ensuite sur les expositions jugées matérielles. Cet ordre évite de déployer des méthodes lourdes sur l'ensemble de l'encours.
Faut-il des données parfaites pour appliquer LEAP ?
Non. Le pilote mené par IndusInd Bank sur des prêts agricoles a permis d'identifier les zones sensibles malgré des données limitées. L'essentiel est de documenter les hypothèses et la qualité de chaque donnée, puis d'améliorer l'analyse à chaque itération.
Quels indicateurs suivre en priorité ?
L'exposition aux secteurs et l'exposition aux zones sensibles, mesurée en montant ou en pourcentage du volume de prêts. Il est utile d'y ajouter un indicateur de qualité de la donnée et un suivi dans le temps.
Comment la nature se reflète-t-elle dans les conditions de prêt ?
Par des conditions particulières, des limites d'encours ou une tarification ajustée. Un document de travail de la BCE observe que les banques européennes adaptent progressivement ratios prêt-valeur et taux d'intérêt aux risques environnementaux. La mise en œuvre dépend de la politique de chaque établissement.
Sources
- Why nature-loss is material for your financial institution (Capital Coalition, 2024)
- Integrating Nature (CISL, 2022)
- Le cadre de gestion et de divulgation des risques (TNFD)
- Guidance on the identification and assessment of nature-related issues, LEAP (TNFD, 2023)
- Orientaciones para la identificación y el análisis de la naturaleza, LEAP (TNFD)
- Experience and reflections from piloting TNFD's LEAP approach (Global Canopy)
- Biodiversity Disclosure in the financial sector (PBAF, octobre 2024)
- The climate-biodiversity-pollution nexus (BCE, document de travail)
- Guide pédagogique du décret d'application de l'article 29 (Trésor, 2021)
- Taking account of nature, naturally (BCE, 2024)
